8- Les Contemplations, une vie en oeuvre

Période 8 – Les Contemplations (1856) : d'autrefois à aujourd'hui

 

 

 

Séances 1 et 2 – Préface : les intentions de Victor Hugo

 

 

 

Édition utilisée : Les Contemplations, livres I à IV (Hatier, Classiques et Cie), pages 19-20.

 

 

 

Dans cette assez courte préface, Victor Hugo livre quelques informations destinées à éclairer le lecteur au sujet du contenu du recueil. Quels sont selon vous les mots-clefs de cette préface, ceux qui nous permettent d'apprécier les intentions de l'auteur ?

 

 

 

"Moi" indique que Victor Hugo revendique l'usage d'une première personne à valeur universelle : ses expériences sont celles de tout un chacun, ce en quoi il se démarque des lyriques romantiques.

 

De même, "l'histoire de tous", "votre vie est la mienne" et "destinée" montrent que Hugo souhaite faire de ce recueil le "miroir" de nos parcours de vie : "Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y", dit au lecteur la préface des Contemplations. Non sans doute pour s'y reconnaître tel qu'il se savait, mais pour s'y découvrir tel qu'il s'ignorait et que l'expérience de la lecture le révèle.

 

En effet, Hugo conçoit son recueil, composé en six livres, comme une somme à la fois sentimentale et chronologique, comme la matérialisation de son "existence", sa "mémoire" : les événements consignés ont marqué son "âme" à jamais.

 

 

 

Séance 2 – Préface des Contemplations

 

 

 

L'abîme

 

 

 

De quel abîme s'agit-il ? Ce nom est un des derniers mots de la préface des Contemplations ("Un abîme les sépare [les deux volumes, Autrefois et Aujourd'hui] : le tombeau"). Il pourrait faire référence à un moment d'interruption dans la production romanesque de l'écrivain : Châtiments et Les Contemplations parurent pendant l'exil (1853 et 1856) et la période d'interruption de la rédaction du roman Les Misérables, publié en 1862 mais commencé en 1845 sous le titre Misères.

 

En outre, l'abîme est dans cette phrase assimilé au tombeau. C'est deux ans plus tôt, en 1843, qu'un deuil atroce frappa le poète : la mort de sa fille Léopoldine, à l'âge de 19 ans. Cette mort, véritable axe de rotation des deux cycles des Contemplations, n'est pas décrite dans le recueil : ainsi l'abîme correspondrait à la lacune de cette somme poétique : celle de l'indicible souffrance.

 

L'événement familial tragique rendit nécessaire et urgente la rédaction des Contemplations, ce qui entraîna l'arrêt de la rédaction des Misères, de même que la révolution de 1848 et le coup d'État de décembre 1851 jouèrent ensuite le rôle de retardateur en imposant le recueil satirique Châtiments. Car le nom "abîme" représente aussi l'exil dans de nombreux textes de Hugo. Le bannissement de Hugo (de 1851 à 1870, pendant le Second Empire, conséquence du Coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte) correspond aussi à une période d'interdiction de ses oeuvres sur le territoire français, notamment théâtrales (Ruy Blas, par exemple, drame engagé de 1838 qui met en lumière les inégalités sociales).

 

 

 

La mort

 

 

 

Hugo fabrique ici le tombeau littéraire de sa fille Léopoldine. Car le "vrai deuil" n'est pas l'échec d'un couple, ni la perte des amis, c'est "la perte des êtres chers" : sa fille mourut noyée sous les yeux de son mari, emportée par les eaux de la Seine, mais loin de son père, alors en Espagne avec Juliette Drouet, sa maîtresse. Quelques jours plus tard, Hugo apprit son décès par la presse, cessa d'écrire et s'engagea dans la politique pendant quelques années. Son opposition à "Napoléon le petit" et son engagement auprès d'un peuple dont il vient de se rapprocher lui donnent l'énergie de supporter un exil loin de Léopoldine, "celle qui est restée en France". Tout se passe donc comme si le poète était parti sans avoir pu terminer son deuil. C'est l'écriture et la publication des Contemplations, recueil cercueil, dont les livres sont autant de faces, qui le lui permettront.

 

Séance 3 – Hugo, de la naissance à Ruy Blas

 

 

 

18 02 : naissance le 26 février, à Besançon.

 

1803 : son père Léopold, militaire, emmène la famille en Corse.

 

1804 : sa mère Sophie emmène Victor et ses frères à Paris (mésentente du couple).

 

1808 : brillante carrière de son père en tant que gouverneur en Italie. Sophie et les enfants séjournent à Naples.

 

1809 : Léopold nommé général ; Sophie retourne à Paris. Sophie a un amant, le général de Lahorie.

 

1811 : pensionnat à Madrid. Léopold demande le divorce. Arrestation de Lahorie.

 

1812 : séparation des parents : Sophie et les enfants retournent à Paris.

 

1814 : début de la procédure de divorce.

 

1815 : scène violente entre Sophie et Léopold ; Victor intègre une pension à Paris. Sophie fréquente les milieux royalistes. Premiers poèmes connus de Victor.

 

1817 : mention d'encouragement au Prix de Poésie de l'Académie française.

 

1818 : les enfants sont officiellement confiés à leur mère ; reçoit une pension du roi Louis XVIII pour son Ode sur la mort du Duc de Berry.

 

1819 : crée avec ses frères une revue littéraire, Le Conservateur littéraire.Victor entame une relation avec Adèle Foucher, fille d'amis et voisins de Sophie. Relation désapprouvée par sa mère.

 

1820 : publication de son premier conte, Bug-Jargal (sous forme de roman en 1826).

 

1821 : mort de sa mère Sophie ; il se fiance avec Adèle Foucher. Cotoie son modèle littéraire, Chateaubriand, ainsi que Vigny, et Lamennais, qui sera comme lui élu député. Remariage de son père.

 

1822 : mariage avec Adèle. Premières crises schizophréniques de son frère Eugène, qui ne s'est pas remis de la mort de sa mère. Premier recueil publié : Odes et poésies diverses.

 

1823 : renoue avec son père après huit ans d'éloignement ; internement de son frère Eugène. Mort de son premier enfant, Léopold, à 3 mois. Han d'Islande (premier roman publié). Rencontre l'écrivain Charles Nodier, lui aussi originaire de Besançon. Deuxième revue : La Muse française.

 

1824 : naissance de sa fille Léopoldine. Nouvelles Odes.

 

1825 : nommé Chevalier de la Légion d'Honneur et reçoit une solide pension depuis l'ode composée en l'honneur du sacre de Charles X (1824-1830). Création du Cénacle, groupe de jeunes écrivains. Voyage dans les Alpes.

 

1826 : naissance de son fils Charles. Odes et ballades.

 

1827 : Cromwell (pièce de théâtre historique adaptée du roman de Cromwell Woodstock, or The Cavalier) et sa préface, texte fondateur du romantisme : présente Molière et Corneille comme des précurseurs du romantisme, et les oppose à Voltaire et Racine, associés au clacissisme le plus étroit (voir I, 7, Réponse à un acte d'accusation). Ode À la colonne de la place Vendôme.

 

1828 : mort de son père Léopold. Échec de son premier drame, inspiré d'un roman de Walter Scott, Amy Robsart. Naissance de son fils François-Victor.

 

1829 : Orientales et Dernier jour d'un condamné : mal accueillis. Association entre Niépce et Daguerre, précurseurs de la photographie, une des passions de Victor Hugo. Se détourne de Lamartine et Vigny, puis "s'encanaille" auprès de la bande romantique (Labrunie-Nerval, Gautier). On prépare l'édition de ses oeuvres complètes. La Comédie-Française finit par recevoir Marion de Lorme, mais Charles X fait interdire la représentation de la pièce (compensation par l'augmentation de sa pension, place au Conseil d'État, que Hugo refuse). Écriture en 20 jours d'Hernani.

 

1830 : naissance d' Adèle Hugo, sa fille. Manifeste contre l'ordre classique : en février, représentation agitée d'Hernani à la Comédie-Française. Crise conjugale : l'écrivain Sainte-Beuve (parrain de la petite Adèle) est l'amant de l'épouse de Hugo. Révolution des Trois Glorieuses en juillet, puis exil de Charles X. Début de la Monarchie de Juillet (roi : Louis-Philippe Ier).

 

1831 : publication de Notre-Dame de Paris. 1482. Représentation de Marion de Lorme. Parution des Feuilles d'automne ("Ce siècle avait deux ans !").

 

1832 : représentation interdite de Le roi s'amuse. Installation Place Royale (actuelle Place des Vosges).

 

1833 : rencontre de Juliette Drouet (actrice), qui devient sa maîtresse. Lucrèce Borgia et Marie Tudor, drames romantiques en prose.

 

1834 : voyage en Bretagne et voit la mer pour la première fois en compagnie de Juliette. Claude Gueux, récit doublé d'un réquisitoire contre la peine de mort. Littérature et philosophie mêlées : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53033806w/f13.item.

 

1835 : création à la Comédie-Française d'Angelo, tyran de Padoue. Les Chants du crépuscule (recueil poétique).

 

1836 : séjour en Normandie. Écrit le livret de La Esmeralda, opéra tiré de son roman Notre-Dame de Paris. 1482.

 

1837 : Les Voix intérieures, recueil de poèmes. Mort de son frère Eugène. Procès gagné contre la Comédie-Française, qui n'avait pas respecté l'engagement de reprendre la représentation de certaines pièces, comme Hernani. Voyage dans le Nord et en Belgique.

 

1838 : Séjour en Champagne. Reprise d'Hernani à la Comédie-Française. Création de Ruy Blas.

 

1839 : Les Jumeaux (drame inachevé). Début d'une série de voyages en compagnie de Juliette (sur le Rhin, en Suisse, dans le midi de la France, jusqu'en 1840). 49e et dernière représentation de Ruy Blas.

 

1840 : Succède à Balzac comme président de la Société des Gens de Lettres. Les Contemplations s'enracineront dans le recueil Les Rayons et les ombres (1840), où apparaît le double de Victor, Olympio : le "je" poétique ne coïncide plus avec le moi de Hugo. Entre 1840 et 1853, aucun recueil poétique n'est publié. Le projet des Contemplations, après 1840, s'intitule Les contemplations d'Olympio : "L'horizon s'agrandissant sans cesse, un homme se sent trop petit pour continuer de parler en son nom." Retour des cendres de Napoléon (Hugo écrit Le Retour de l'Empereur).

 

1841 : élection à l'Académie Française. Reprise de Ruy Blas.

 

1842 : Le Rhin : plus qu'un livre de voyage à la manière de Dumas, Le Rhin est souvent le reflet de cette interpénétration de l'expérience et du fantasme. Mort de son ami le duc d'Orléans.

 

1843 : Mort de Léopoldine et de Charles Vacquerie (qui tenta en vain de la sauver), mariés depuis 6 mois. Composition en février de III, 5 Quia pulvis es. Les Burgraves : première représentation et échec.

 

1844 : fréquente Louis-Philippe.

 

1845 : épisode honteux de l'adultère avec Léonie Biard (il est pris en flagrant délit) : Hugo y fait référence dans III, 2 Melancholia. Après un retour d'inspiration, écrit le cycle illégitime des poèmes à L. Biard, absent des Contemplations, mais sera publié dans Toute la lyre et La Dernière gerbe. Commence à écrire un roman (qui deviendra Les Misérables) : Jean Tréjean, puis Les Misères, roman déjà avancé (interrompu par 1848). Nommé Pair de France par Louis-Philippe.

 

1846 : mort de la fille de Juliette Drouet, Claire Pradier ; décès qui réactive le souvenir de celle de Léopoldine. Renouvellement poétique. Grande inspiration pour les futures Contemplations, notamment Pauca Meae. Relecture et annotation de la Bible. Écriture en au moins 2 étapes de III, 2 Melancholia (femme misérable réduite à la prostitution). Hugo intervient à la Chambre des Pairs, notamment pour sauver la tête de l'auteur d'une tentative d'assassinat contre Louis-Philippe. L'homme sera tout de même exécuté.

 

1847 : écriture de IV, 14 Demain, dès l'aube. Nombreuses interventions à la Chambre des Pairs.

 

1848 : élu, après la révolution de février qui chasse Louis-Philippe, député de Paris (modéré). Ne soutient pas Lamartine, mais Louis-Napoléon Bonaparte dans le journal L'Evénement, qu'il a fondé avec ses fils. Répression violente des émeutes de juin. Décembre : Huge siège à droite à l'Assemblée constituante, après l'élection du président L.-N. Bonaparte.

 

1849 : Hugo élu à l'Assemblée législative, à droite. Il prend ses distances avec les partis conservateurs. Discours sur la misère, applaudi à gauche.

 

1850 : rupture avec la droite (discours contre la loi Falloux et pour la laïcité dans l'État, discours en faveur de la liberté de la presse, du suffrage universel). Discours aux obsèques de Balzac.

 

1851 : Discours contre la révision de la Constitution (une étape vers la dictature de L.-N. Bonaparte). L'Événement est interdit. Emprisonnement de ses fils, d'Auguste Vacquerie (frère de Charles) et de Paul Meurice. Coup d'État le 2 décembre. Menacé, il prend la direction de Bruxelles le 11 décembre (grâce à un faux passeport et à changement d'allure : un artisan, barbu). Travaille pendant l'été à Napoléon le Petit.

 

1852 : comme d'autres députés, il est officiellement expulsé de France le 9 janvier. Hugo prend des notes pour Quatre-vingt-treize. Installation avec sa famille à Jersey (Marine-Terrace, maison très isolée dont il est locataire). Napoléon le Petit, publié à Londres. Annonce à Hetzel le projet des Contemplations. Juliette, arrivée plus tard, se rapproche de lui en rejoignant la famille. Caisse commune pour les proscrits, mais à la date anniversaire, l'amnistie fait en rentrer une partie. Nombreux poèmes des futurs Châtiments (pas encore une nette conscience de 2 recueils différents, car Châtiments étaient depuis quelques mois liés aux Contemplations). Fin d'année : les deux parties des Contemplations apparaissent nettement. Proclamation du Second Empire.

 

1853 : septembre, initiation de la famille au spiritisme par Delphine Gay de Girardin. Châtiments : recueil interdit en France. Lamartine publie ses Visions. N'aura composé que 7 poèmes des Contemplations en 1852-1853.

 

1854 : abandon du spiritisme : craint la folie ; il lui faudra percer les mystères de l'au-delà différemment. Commence son épopée (inachevée), La Fin de Satan. Fin 1854 : écriture des poèmes des luttes romantiques, dont I, 7 Réponse à un acte d'accusation. Publication envisagée avec Hetzel (futur éditeur de Jules Verne), mais encore un plan en 4 parties, dont le fil directeur est la mort (de sa fille, de la patrie).

 

1855 : mort de son frère aîné Abel (apoplexie) ; en octobre, expulsion de Jersey et installation à Guernesey (projet d'achat de Hauteville-House), où il demeurera jusqu'en 1870 ; Juliette installée dans une villa, toujours proche. Envisage les Contemplations en 6 livres. L'été : il compose 9 poèmes du livre V. Achève le dernier poème le 2 novembre, À celle qui est restée en France. C'est aussi l'année des poèmes célébrant la mission de l'écrivain, l'inscription de la figure du poète : III, 30 Magnitudo Parvi et VI, 23 Les Mages : figure du pâtre voyant. 31 mai, Hugo à Hetzel : "oeuvre de poésie la plus complète", à propos du recueil).

 

1856 : publication des Contemplations en avril. Succès (succès critique relatif, notamment en ce qui concerne les derniers poèmes du recueil). Propriétaire, grâce aux ventes des recueils, d'Hauteville-House.

 

1857 : créativité poétique (écriture entre autres des poèmes L'Âne et La Révolution).

 

1858 : gravement malade (anthrax). Projet de La légende des siècles. Séjour de sa femme et de sa fille à Paris (mésentente familiale).

 

1859 : continue la première série des poèmes de La Légende des siècles. Refuse l'amnistie. Commence le "roman de Serk", futur Les Travailleurs de la mer.

 

1862 : Les Misérables

 

1863 : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (anonyme > écrit par Adèle, relu par le clan Hugo)

 

1870 : retour à Paris (septembre). Lettre publique, dans un 1er temps, pour inviter la Prusse à ne pas envahir Paris > refus > hostilité de Hugo.

 

1871 : mort de son fils Charles (photographe)

 

 

Texte 8 - Objet d’étude : la poésie du XIXe au XXIe siècle

 


 

Œuvre intégrale : Hugo, Les Contemplations (1856).

 

Extrait : « J’aime l’araignée et j’aime l’ortie” (III, 27).

 

Parcours associé : Les mémoires d’une âme.

 


 


 

 

 

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J'aime l'araignée et j'aime l'ortie,
Parce qu'on les hait ;
Et que rien n'exauce et que tout châtie
Leur morne souhait ;

Parce qu'elles sont maudites, chétives,
Noirs êtres rampants ;
Parce qu'elles sont les tristes captives
De leur guet-apens ;

Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre ;
Ô sort ! fatals noeuds !
Parce que l'ortie est une couleuvre,
L'araignée un gueux ;

Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes,
Parce qu'on les fuit,
Parce qu'elles sont toutes deux victimes
De la sombre nuit.

Passants, faites grâce à la plante obscure,
Au pauvre animal.
Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
Oh ! plaignez le mal !

Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie ;
Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublie
De les écraser,

Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe,
Tout bas, loin du jour,
La mauvaise bête et la mauvaise herbe
Murmurent : Amour !

Juillet 1842.

 



 

Niveau de rédaction : ⭐ ⭐ ⭐ ⭐

 

Introduction

 

En tant que poète romantique, Hugo chercha à révolutionner l’art et les critères esthétiques. Ce fut le cas dès sa jeunesse littéraire, et toujours vrai dans les années 1840, représentées dans le volumineux livre III des Contemplations, intitulé explicitement Les luttes et les rêves.

 

Ce n’est pas l’éloge du lyrisme personnel qui fait l’objet de ce poème composé de 7 quatrains alternant décasyllabes et pentasyllabes, mais plutôt une évocation originale de la nature et la volonté de renouveler notre appréciation de la beauté.

 

Nous pouvons aussi lire dans ce poème une volonté de délivrer un message social : ancien député de droite, Hugo passa dans les rangs socialistes dès 1851, inquiet des visées autocratiques de Louis-Napoléon Bonaparte, puis, pendant l’exil que lui a imposé le Second Empire, il se consacra à diverses œuvres tels le recueil satirique Châtiments et la somme des Contemplations, en grande partie liée à la mort de Léopoldine. Pendant cette période troublée, il reprit aussi l’écriture des Misères, roman commencé en 1845 qui deviendra Les Misérables.

 

Dès le premier vers, le lecteur s’attend à une sorte de blason (poème descriptif) à rimes croisées, mais un blason paradoxal, puisqu’il est question d’aimer ce à quoi nous n’avons pas même coutume de prêter attention.

 

En effet, le "je", esthète romantique, prend la défense de l'araignée et de l'ortie pour leur laideur en tant qu'êtres vivants enfermés dans une condition misérable (I). En outre, le “je” auctorial représente un Victor Hugo qui développe la métaphore du peuple qui souffre (II). Le poète exilé invite finalement le lecteur à faire preuve de tolérance et d'amour (III).

 


 

Mouvement 1 : une défense paradoxale de la laideur (v. 1-8)

 

*v. 1 : Hugo choisit la formule la plus simple (de surcroît répétée) “j’aime + COD” pour affirmer son intérêt pour deux éléments du vivant, représentatifs de la piqûre, de la douleur qui en est la conséquence ou de la laideur. Il s’agit d’une opinion qui a de quoi surprendre le lecteur dans la mesure où ces êtres tiennent lieu de repoussoirs dans l’imaginaire collectif.

 

*au v. 2 apparaît la justification (conj. de sub. “parce que”) : la concision de l’énoncé permet d’opposer brutalement les deux verbes au présent, dont la valeur est différente. En effet, “j’aime” est un présent d’habitude, qui participe du lyrisme (affirmation de la singularité de l’énonciateur), alors que “on les hait” désigne la doxa, l’opinion commune (valeur généralisante du pronom personnel indéfini “on” + valeur du présent de vérité générale), à laquelle s’oppose le “je”. On comprend qu’il y a dans ce poème une possible identification du pronom “je” au Victor Hugo jeune poète, créateur incarnation du romantisme. Ce qui l’intéresse, c’est de dépeindre ce qui fait fuir et d’en souligner la beauté.

 

*les vers 3-4 développent la justification : l’énonciateur emploie l’antithèse entre deux présents de vérité générale (“rien n’exauce” // “tout châtie”) pour dénoncer l’injuste traitement reçu par ces êtres vivants qui ont leur place dans la nature. L’expression “morne souhait” souligne – par l’antéposition de l’adjectif et leur position à la rime- l'opposition entre la timide volonté de ces êtres misérables et le rejet commun qu’on leur voue.

 

*Les 3 quatrains qui suivent sont construits eux aussi à l’aide de propositions circonstancielles causales, 2 par quatrain, 1 par distique ; cette construction anaphorique (les vers pairs commencent par la conjonction de subordination “parce que”) crée un effet d’énumération et confirme la tonalité épidictique (= du registre de l’éloge : on fait la liste des qualités ou des mérites de qq’un ou qq chose) de l’énoncé.

 

*v. 5 : l’adjectif qualificatif “maudites” rappelle la supériorité, inappropriée aux yeux du “je”, des hommes (défaut déjà présent dans “châtie” ou “exauce”) sur les éléments naturels qui représentent le mal aux intolérants enfermés dans une conception anthropomorphique par trop réductrice. L'emploi d’un verbe courant (“elles sont”) contribue à affermir le propos, à le rendre catégorique : le poète se distingue de la masse car il sait voir, il peut mettre en lumière l’étrange beauté de l’imparfait ou du misérable.

 

*v. 6 : on remarque l’allitération en [r] et le rythme ternaire graduel : le 3e élément énuméré (“noirs êtres rampants”) occupe tout le vers et souligne la condamnation générale adressée à des “êtres“ dont on comprend qu’ils ne sont pas seulement l’araignée et l’ortie, mais tous les exclus.

 

*v. 7-8 : il s’agit en effet de tous ces malheureux prisonniers (notons la dérivation qui caractérise la répétition à la rime “chétives” / “captives”, 2 mots qui ont le même étymon latin captivus). C’est leur condition qui les oblige à faire le mal, à piéger, à piquer, sans quoi ces créatures ne peuvent survivre. Ce mal intrinsèque et nécessaire est suggéré par le nom commun “guet-apens” qui porte une connotation de perfidie et représente de manière métaphorique la toile d’araignée et les pointes de l’ortie qui libèrent l’histamine.

 


 

Mouvement 2 : une métaphore du peuple qui souffre

 

*v. 9 : l’emploi du terme “oeuvre” ajoute de la grandeur par une certaine noblesse présente dans la connotation du mot, mais il faut bien sûr comprendre ce nom comme “travail” ou comme le résultat de celui-ci (les pointes urticantes et la toile). L’oeuvre peut aussi être celle du poète qui ne peut, pendant l’exil, choisir une autre direction que la voie de la liberté du peuple. Le champ lexical de la détermination s’étend au vers 10 (“sont prises” ; “sort” ; “fatals”) : il sert à mettre en valeur la place que Dieu a assignée à chacun des êtres sur terre. La double exclamation plaint l’araignée et l’ortie qui ne peuvent échapper à leur sort. C’est ici l’impuissance devant les inégalités qu’exprime le poète.

 

*v. 10-12 : cette prise de position en faveur des faibles et des victimes est de plus en plus explicite. Les termes “couleuvre” et “gueux” humanisent et affaiblissent le caractère nuisible de l’ortie et l’araignée. La couleuvre en effet n’est pas venimeuse et un gueux est avant tout un mendiant, un nécessiteux.

 

*v. 13-16 : c’est le dernier quatrain construit sur le mode de l’anaphore de “parce que” : il apparaît clairement que le “je” évoque autant le peuple français plongé dans la “sombre nuit” (soyons sensibles à l’hyperbole) du Second Empire que les deux êtres vivants. Hugo emploie ici un langage métaphorique dans lequel le nom “abîme” (répété dans la préface des Contemplations) peut évoquer l’oubli, l’emprisonnement. On pense aussi à la perte de Léopoldine, dont la tombe “restée en France” ne peut recevoir les visites d’un père éploré et, oubliée, risque d’abriter araignées et orties. Quoi qu’il en soit, le “je” défend son discours réparateur (des torts, de l’oubli), se place du côté des “victimes” et invoque l’amour universel (le propos principal se réduit donc toujours, après 4 quatrains, au premier vers “J’aime l’araignée et j’aime l’ortie”).

 


 

Mouvement 3 : un appel à la tolérance universelle

 

*v. 17-18 : rupture dans la construction syntaxique et la situation d’énonciation. Cette fois le “je” s’adresse à ses lecteurs. Le vers 17 se distingue également par l’allitération en [s] et l’assonance en [a], ainsi que par les deux périphrases à la rime “la plante obscure” et “pauvre animal”, qui complètent les champs lexicaux de l’obscurité et de l’oubli.

 

*v. 19 : Le poète convoque aussi la miséricorde et l’indulgence chrétiennes (“grâce” ; “plaignez” répété).

 

*v. 20 : nouvelle apparition de l’impératif “plaignez” et interjection “oh !”, qui ont un effet d’insistance. On peut voir une gradation ascendante dans l’appel à la pitié universelle : “laideur” > “piqûre” > “mal”.

 

*v. 21-22 : l’expression “il n’est rien qui ne + subjonctif” opère un retour au présent gnomique (= de vérité générale). La double négation équivaut en outre à une affirmation forte (“tout a sa mélancolie”). Le nom “mélancolie” signifie étymologiquement “humeur noire” : un principe de noirceur, une facette sombre caractérise tous les êtres vivants. Le propos est des plus clairs : l’énonciateur chante ici la nécessité d’un amour universel, salvateur et réparateur des malheurs individuels. Le nom “baiser”, lui aussi placé à la rime, est ainsi une métonymie de l’amour reçu.

 

*v. 23-24 : l’enjambement présent dans la 1ère subordonnée de condition (“pour peu qu’on oublie / De les écraser” : condition présentée comme difficilement réalisable : “pour peu que“ = “pourvu que”) met en valeur le faible effort que représente le respect de l’intégrité physique d’autrui, la non-violence. L’expression “dans leur fauve horreur” rappelle la peur que peut susciter la différence, peur qu’il faut surmonter pour accéder à l’amour.

 

*dernier quatrain : l’absence de pause forte entre les 2 derniers quatrains crée un effet d’amplification. En effet, le “je” ajoute une subordonnée conditionnelle qui dénonce cette fois l’orgueil et la condescendance des puissants (“superbe” est à comprendre comme “orgueilleux” ou “hautain”, sens de l’étymon latin superbus). À ce sentiment détestable, Hugo oppose la saine humilité de l’ortie et de l’araignée (“tout bas”), la position basse d’où il faut savoir observer l’appel généreux des viles créatures. L’”Amour” (allégorie) termine le poème, mis en valeur par la place à la rime (le “jour” est rapproché de l’”amour” : ce sentiment permet l’accès au salut, fait sortir nos âmes et nos cœurs de l’abîme) et l’allitération en [m].

 


 

Conclusion

 

Hugo élabore à la fois une conception esthétique originale qui fait toute sa place au difforme ou au laid (annonciatrice des idées de Charles Baudelaire) et une vision personnelle d’un engagement littéraire. Le distique quelque peu boiteux (décasyllabe et pentasyllabe) est à l’image de son idéal littéraire : une littérature-monde, qui trouve le beau et l’intéressant dans chaque parcelle de l’univers.

 

Ses écrits n’excluent personne, font place aux gueux : la simplicité et l’espoir qui se dégagent de ce poème participent de la légèreté optimiste qui caractérise certaines parties du recueil.

 

Mais la date réelle d’écriture (12 juillet 1855) est de 13 ans éloignée de la date présente dans l’oeuvre éditée. Le poète a situé à dessein cette apologie de l’amour un an avant la mort de sa fille, peut-être pour orienter notre interprétation en direction de la définition de l’esthétique romantique et de sa vocation prétendument précoce d’écrivain populaire.

 


 

 

Questionnaire Gieszczyk Hugo

 

A. Le réalisme se développa au XIXe siècle et privilégia les sciences et l’explication du monde par la démarche expérimentale.

 

B. Le mythe de Faust qui était tiraillé entre le Bien et le Mal marqua le plus les arts et la littérature au XIXe siècle.

 

C. Le régime de la Restauration a succédé à Napoléon 1er et a pris fin lors des Trois Glorieuses.

 

D. Le règne de Louis-Philippe a favorisé la haute bourgeoisie afin d’augmenter la croissance économique liée à l’industrialisation.

 

E. La révolution française de 1848 mit fin à la monarchie de Juillet.

 

F. La France connut de grands progrès dans les domaines sociaux, politiques et culturels mais de grandes désillusions dans le domaine économique.

 

G. Le lyrisme romantique, la tragédie classique, le drame, les récits historiques et fantastiques furent les thèmes littéraires en vogue dans la France et l’Europe du début du XIXe siècle.

 

H. La presse publiait les œuvres contenant les idées des auteurs et circulant en Europe pour être divulguées en France dans les années 1790-1814.

 

I. Parmi les auteurs de la période romantique, il y a Victor Hugo, Gérard de Nerval et Charles Baudelaire.

 

J. La période de 1825 à 1831 marqua l’apogée du romantisme car c’est à ce moment que Victor Hugo publia le plus d’œuvres.

 

Que pensez-vous de ces affirmations sur le romantisme ? Dites si vous les considérez comme vraies ou fausses, puis justifiez votre réponse en vous appuyant sur votre culture personnelle.

 

1. Au XIXe s., le romantisme est un courant culturel qui caractérise surtout les romans et les nouvelles.

 

Faux, le romantisme est un courant littéraire et culturel qui caractérise aussi bien l’écrit que la peinture ou la musique.

 

2. Le romantisme se limite essentiellement à la peinture du réel.

 

Faux, le romantisme ne se limite pas qu’à la peinture du réel, il s’inspire aussi de l’imagination et du fantastique.

 

3. Le romantisme s'intéresse aux questions sociales et politiques.

 

Vrai

 

4. Les poèmes romantiques proposent tous une conception pessimiste de l'existence.

 

Faux, beaucoup de poèmes romantiques proposent une conception optimiste de l’existence.

 

5. Dans les œuvres romantiques, la nature et les paysages sont souvent à l'image des hommes.

 

Vrai

 

6. Le romantisme interdit toute intrusion du registre lyrique dans la poésie.

 

Faux, le registre lyrique est souvent présent dans la poésie.

 

7. Les personnages et les poètes romantiques trouvent un repos dans la fuite vers un idéal.

 

Vrai

 

8. Le romantisme, courant nationaliste, refuse toute référence aux cultures étrangères.

 

Faux, le romantisme est développé et partagé dans toute l’Europe.

 

Aide-mémoire poétique 

 

 

 

allitération

 

C'est la reprise d'un son marqué par une consonne à l'intérieur d'un vers (allitération en [p] dans le vers "De tous les peuples on ppare" : son marqué par la consonne "p").

 

 

 

assonance

 

C'est la reprise, à l'intérieur d'un vers, d'un son produit par une ou plusieurs voyelles. Par exemple, dans le vers "Quoique mis par Carlier à la chaîne, il aboie", l'assonance en [a] est produite par la voyelle "a" et la suite vocalique "oi" ([...]).

 

 

 

diérèse

 

Elle consiste à prononcer une syllabe en séparant deux sons qui d'ordinaire n'en font qu'un : ainsi, au lieu de dire "ma-jes-tueux", on pourra prononcer quatre syllabes ("ma-jes-tu-eux").

 

 

 

disposition des rimes

 

On retiendra les trois dispositions de rimes classiques : rimes ........... ou ............. (aabb), rimes ................ (abab), rimes ..................... (abba).

 

 

 

"e" muet

 

Le "e" est muet à la fin du vers (rime féminine) et à l'intérieur du vers quand il est suivi d'une voyelle.

 

 

 

enjambement

 

La fin du vers ne coïncide pas toujours avec la fin de la phrase, et ce décalage peut toujours être commenté. Quand la phrase se prolonge d'un vers sur l'autre, on parle d'enjambement. Le rejet est un type d'enjambement ; il consiste à placer une pause forte (point, point-virgule, deux points,  ?,  !) dans le premier hémistiche (moitié de vers) du second vers : Innocents dans un bagne, anges dans un enfer, / Ils travaillent.

 

 

 

genre des rimes

 

Les rimes féminines sont celles qui se terminent par un "e" muet ("panse"/"dépensent"). Les rimes masculines sont celles qui se terminent par tous les autres sons.

 

 

 

rime

 

Retour d'une sonorité (une minimum) en …. de vers ; elle est définie par son genre, sa valeur et sa disposition.

 

 

 

strophe

 

Il s'agit d'un groupe de vers, séparé d'un autre par un blanc. Le distique comporte deux vers, le tercet trois, le quatrain quatre, le quintil cinq, le sizain six. Dans le sonnet, nous trouvons deux ….............. suivis de deux …............... .

 

 

 

types de vers /mètre

 

Retenez avant tout "trisyllabe" (... syllabes), hexasyllabe (... syllabes), heptasyllabe (... syllabes), octosyllabe (... syllabes), décasyllabe (... syllabes) et alexandrin (... syllabes).

 

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? .......................................... ;

 

Mon enfant, ma soeur, ..........................................

 

Songe à la douceur ..........................................

 

D'aller là-bas vivre ensemble ! ..........................................

 

 

 

valeur (richesse) des rimes

 

-La rime est pauvre quand les mots n'ont qu'un son commun ("moulin"/"fin" ; son commun : [...]).

 

-La rime est suffisante quand les mots ont deux sons communs ("moulin"/"lin" ; sons communs : [l] et [...]).

 

-La rime est riche quand les mots ont trois sons communs ou plus ("cité"/"atrocité" ; quatre sons communs : [...], [...], [...] et [...]).