4- Parcours 2 : Notre monde vient d'en trouver un autre

Parcours associé n°2

 

Notre monde vient d’en trouver un autre

 

1. Pic de la Mirandole, De la dignité de l’homme (1486, traduction du latin ; wikisource.org) : « Il prit donc l’homme […] qui sont divines ». 

 

En fin de compte, le parfait ouvrier décida qu'à celui qui ne pouvait rien recevoir en propre serait commun tout ce qui avait été donné de particulier à chaque être isolément. Il prit donc l'homme, cette œuvre indistinctement imagée, et l'ayant placé au milieu du monde, il lui adressa la parole en ces termes : « Si nous ne t'avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c'est afin que la place, l'aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton vœu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites ; toi, aucune restriction ne te bride, c'est ton propre jugement, auquel je t'ai confié, qui te permettra de définir ta nature. Si je t'ai mis dans le monde en position intermédiaire, c'est pour que de là tu examines plus à ton aise tout ce qui se trouve dans le monde alentour. Si nous ne t'avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c'est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes supérieures, qui sont divines ».

 

Ô suprême bonté de Dieu le Père, suprême et admirable félicité de l'homme !

 

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2. Bartolomé de Las Casas, La très brève relation de la destruction des Indes (1552, éditions La Découverte) : « Au cours de ces quarante ans […] des violences et des vexations ». 

 

Au cours de ces quarante ans, plus de douze millions d’âmes, hommes, femmes et enfants, sont morts injustement à cause de la tyrannie et des œuvres infernales des chrétiens. C’est un chiffre sûr et véridique. Et en réalité je crois, et je ne pense pas me tromper, qu’il y en a plus de quinze millions.

 

Ceux qui sont allés là-bas et qui se disent chrétiens ont eu principalement deux manières habituelles d’extirper et de rayer de la face de la terre ces malheureuses nations. L’une en leur faisant des guerres injustes, cruelles, sanglantes et tyranniques. L’autre, après avoir tué tous ceux qui pourraient désirer la liberté, l’espérer ou y penser, ou vouloir sortir des tourments qu’ils subissaient, comme tous les seigneurs naturels et les hommes (car dans les guerres on ne laisse communément en vie que les jeunes et les femmes), en les opprimant dans la plus dure, la plus horrible et la plus brutale servitude à laquelle on a jamais soumis hommes ou bêtes. À ces deux formes de tyrannie infernale se réduisent, se résument et sont subordonnées toutes les autres, infiniment variées, de destruction de ces peuples.

 

Si les chrétiens ont tué et détruit tant et tant d’âmes et de telle qualité, c’est seulement dans le but d’avoir de l’or, de se gonfler de richesses en très peu de temps et de s’élever à de hautes positions disproportionnées à leur personne. À cause de leur cupidité et de leur ambition insatiables, telles qu’ils ne pouvaient y en avoir de pires au monde, et parce que ces terres étaient heureuses et riches, et ces gens si humbles, si patients et si facilement soumis, ils n’ont eu pour eux ni respect, ni considération, ni estime. (Je dis la vérité sur ce que je sais et ce que j’ai vu pendant tout ce temps.) Ils les ont traités je ne dis pas comme des bêtes (plût à Dieu qu’ils les eussent traités et considérés comme des bêtes), mais pire que des bêtes et moins que du fumier.

 

C’est ainsi qu’ils ont pris soin de leurs vies et de leurs âmes, et c’est pourquoi ces innombrables gens sont morts sans foi et sans sacrements. Or c’est une vérité notoire et vérifiées, reconnue et admise par tous, même par les tyrans et les assassins, que jamais les Indiens de toutes les Indes n’ont fait le moindre mal à des chrétiens. Ils les ont d’abord crus venus du ciel jusqu’à ce que, à plusieurs reprises, les chrétiens leur aient fait subir, à eux ou à leurs voisins, toutes sortes de maux, des vols, des meurtres, des violences et des vexations.

 

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3. André Thevet, Les singularités de la France Antarctique autrement nommée Amérique (édition de 1558, texte adapté) : chapitre XXIV (extrait). 

 

CHAPITRE XXIV

 

De notre arrivée à la France Antarctique, autrement Amérique, au lieu nommé cap de Frie.

 

Après que par la divine clémence avec tant de travaux communs et ordinaires à une si longue navigation, nous fûmes parvenus en terre ferme, non aussi tôt que notre vouloir et espérance le désiraient, qui fut le dixième jour de novembre, au lieu de reposer ne fut question, sinon de découvrir et chercher lieux propres à faire sièges nouveaux, autant étonnés comme les Troyens arrivant en Italie. Ayant donc bien peu séjourné au premier lieu où nous avions pris terre, comme au précédent chapitre nous l’avons dit, nous fîmes voile derechef jusqu’au cap de Frie, où nous reçurent très bien les Sauvages du pays, montrant selon leur mode évidents signes de joie : toutefois nous n'y séjournâmes que trois jours. Ils nous saluèrent donc les uns après les autres comme ils ont de coutume, de ce mot Caraiubé, qui est autant comme « Bonne vie », ou « Sois le bienvenu ». Et pour mieux nous communiquer à notre arrivée toutes les merveilles de leur pays, l'un de leurs grands Morbichaouassoub, c'est à dire « Roi », nous festoya d'une farine faite de racines, Cahouin, breuvage composé de mil, nommé Auaty, et gros comme un pois. Il y en a de noir et de blanc, et ils font, pour la plus grande partie de ce qu'ils en recueillent, ce breuvage, faisant bouillir ce mil et autres racines, lequel après avoir bouilli est de semblable couleur que le vin clairet. Les Sauvages le trouvent si bon qu'ils s'en enivrent comme l'on fait de vin par deçà : vrai est qu'il est épais comme le moût de vin. […]

 

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4. Jean de Léry, Histoire d’un voyage en la terre du Brésil (1578, Le Livre de poche ; chap. 18) : « Combien que nos Tupinambas […] ils ne l’oublieront jamais ».

 

Combien que nos Tupinambas reçoivent fort humainement les étrangers amis qui les vont visiter, si est-ce néanmoins que les Français et autres de par deçà qui n’entendent pas leur langage se trouvent du commencement merveilleusement étonnés parmi eux. Et de ma part, la première fois que je les fréquentai, qui fut trois semaines après que nous fûmes arrivés en l’île de Villegagnon, qu’un truchement me mena avec lui en terre ferme en quatre ou cinq villages : quand nous fûmes arrivés au premier, nommé Yabouraci en langage du pays, et par les Français Pépin (à cause d’un navire qui y chargea une fois, le maître duquel se nommait ainsi), qui n’était qu’à deux lieues de notre fort, me voyant tout incontinent environné de sauvages, lesquels me demandaient : Marapé-dereré, marapé-dereré ?, c’est-à-dire : « Comment as-tu nom, comment as-tu nom ? » (à quoi pour lors je n’entendais que le haut allemand) et, au reste, l’un ayant pris mon chapeau qu’il mit sur sa tête, l’autre mon épée et ma ceinture qu’il ceignit sur son corps tout nu, l’autre ma casaque qu’il vêtit, eux, dis-je, m’étourdissant de leurs crieries et courant de cette façon parmi leur village avec mes hardes, non seulement je croyais avoir tout perdu, mais aussi je ne savais où j’en étais. Mais comme l’expérience m’a montré plusieurs fois depuis, ce n’était que faute de savoir leur manière de faire : car faisant le même à tous ceux qui les visitent, et principalement à ceux qu’ils n’ont point encore vus, après qu’ils se sont ainsi un peu joués des besognes d’autrui, ils rapportent et rendent le tout à ceux à qui elles appartiennent.

 

Là-dessus, le truchement m’ayant averti qu’ils désiraient surtout de savoir mon nom, mais que de leur dire Pierre, Guillaume ou Jean, eux ne les pouvant prononcer ni retenir (comme de fait au lieu de dire Jean ils disaient Nian), il me fallait accommoder de leur nommer quelque chose qui leur fût connue : cela, comme il me dit, étant si bien venu à propos que mon surnom, Léry, signifie une huître en leur langage, je leur dis que je m’appelais Léry-oussou, c’est-à-dire une grosse huître. De quoi eux se tenant bien satisfaits, avec leur admiration Teh ! se prenant à rire, dirent : « Vraiment voilà un beau nom et nous n’avions point encore vu de Mair, c’est-à-dire Français, qui s’appelât ainsi. »

 

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Questions : rédigez toutes les réponses !

 

1° Quel texte vous paraît le plus narratif ? Justifiez votre réponse.

 

 

 

2° Lisez les paratextes des pages 122, 125 et 129 ; complétez ces informations biographiques par la consultation d’autres sources, puis répondez à la question suivante :

 

Quelle expérience les quatre auteurs ont-ils vécue de la conquête du Nouveau Monde ? Insistez sur leurs différentes activités et sur les opinions qui les rapprochent ou opposent.

 

 

 

3° Quel extrait vous semble relever du discours argumentatif ? Justifiez votre réponse.

 

 

 

4° Relisez l’extrait 2 et prenez en note la succession des idées. À partir de ces notes, résumez, en moins de 120 mots, ce texte de Bartolomé de Las Casas.

 

Barème : 4 – 6 – 4 – 6 points.

 

Visionnage de l’interview de J.-C. Carrière à propos du film La controverse de Valladolid. J.-C. Carrière est l’auteur du scénario du film.

 

Visionnage du film adapté du récit par Jean-Daniel Verhaegue.

 

 

 

 

 

Corrigé Quelle expérience les quatre auteurs ont-ils vécue de la conquête du Nouveau Monde ? Insistez sur leurs différentes activités et sur les opinions qui les rapprochent ou opposent.

 

 

 

Pic de la Mirandole avait 29 ans lors de la découverte de l’Amérique, et mourut deux ans après, en 1494 : il ne peut donc pas avoir eu la même expérience de ces nouvelles terres qu’ont pu fouler les trois autres auteurs du parcours. Le poète et philosophe humaniste interrogea cependant, et avant eux, la place de la religion et celle de l’homme dans un monde en évolution et différent de celui qui est décrit dans les Écritures. Soucieux de rapprocher les écoles de philosophie concurrentes et de jeter des ponts entre les religions, Pic de la Mirandole entama un débat avec l’Église en publiant en 1486 un Discours sur la dignité de l’homme. Il y chercha à y démontrer que les cabalistes juifs (spécialistes de lois religieuses secrètes) et les sages de la Perse et de l’ancienne Égypte, Zoroastre et Hermès Trismégiste, avaient saisi et enseigné les vérités fondamentales du christianisme, que tous les hommes étaient libres de s’élever, par l’étude et la contemplation, à l’union avec leur Créateur, et qu’une forme saine de magie pouvait les y aider. Dans l’extrait présenté, l’homme a pour mission de contempler l’ordre de l’univers en déployant sa propre liberté. Certaines de ses idées furent considérées comme hérétiques par la papauté.

 

En butte lui aussi aux critiques émanant des autorités chrétiennes, Las Casas (1484-1566) fit de nombreux voyages en Amérique, en tant que prêtre dominicain. Ce missionnaire espagnol prit la défense des Amérindiens qu’il était chargé d’évangéliser, à mesure qu’il découvrait les mauvais traitements infligés aux indigènes par les colons espagnols. Son père avait participé au deuxième voyage de Colomb en Amérique ; à son tour Bartolomé prit la mer en 1502 et devint le propriétaire, sur l’actuelle Saint-Domingue, d’une encomienda (titre de propriété attribué à un Espagnol sur des terres indigènes avec les habitants qui y sont rattachés pour exploiter ces terres). Cette exploitation dura dix ans, et, après un retour en Europe pour son ordination, il repartit en Amérique, où il exerça en tant que prêtre et aumônier des Conquistadores. De nouveau propriétaire d’une encomienda, il chercha à convertir un grand nombre d’Amérindiens et alerta l’Espagne sur la baisse inquiétante de cette population, mais il ne put faire cesser les massacres d’indigènes et finit par renoncer à son exploitation. En cinquante ans, il devint le défenseur de la liberté des Indiens et se distingua notamment lors de la Controverse de Valladolid (1550), à l’issue de laquelle fut remise en cause la justification de la guerre menée en Amérique, opinion défendue par le philosophe Sepúlveda. Enfin, dans sa Brève relation de la destruction des Indes (1552), Las Casas entreprit de rétablir la vérité au sujet de la conquête de l’Amérique.

 

Les deux derniers auteurs sont également considérés comme des écrivains à part entière, même si, comme Las Casas, leur activité première n’était pas l’écriture. André Thevet (1516-1590) était issu d'une famille de chirurgiens-barbiers. À l’âge de dix ans, il fut placé contre son gré au couvent des Franciscains d'Angoulême. Mais, peu porté sur la religion, il préférait lire et voyager. Après une expédition en Europe orientale, il repartit en 1555 comme aumônier de l'expédition du vice-amiral Villegagnon pour établir une colonie française au Brésil destinée à protéger les marins normands qui venaient sur le littoral se procurer du bois exotique. André Thevet séjourna de la mi-novembre 1555 à la fin janvier 1556, sur un îlot à l'entrée de la baie de Rio de Janeiro, là où se trouvait le Fort Coligny. Malade, il dut rentrer en France après seulement dix semaines passées sur place. À son retour, il publia, en 1557, sous forme d'un nouveau livre Les Singularités de la France antarctique, le compte-rendu des observations qu'il fit des pays et peuples vus durant son voyage. L’ouvrage le rendit célèbre, fut traduit en italien et en anglais, mais suscita imitations et polémiques. Conformément à l'esprit du temps, il s'attardait sur le pittoresque, les bizarreries et les « singularités » susceptibles de surprendre ses contemporains.

 

Né en 1536, Jean de Léry écrivit lui aussi la relation d’un voyage dans le Nouveau Monde : Histoire d’un voyage fait en la terre de Brésil (1578). Cordonnier de métier, il est le seul représentant du corpus à ne pas exercer de fonction religieuse, mais, récemment converti au protestantisme, il participa à l’expédition de Villegagnon, le fondateur d’une éphémère colonie française : la « France Antarctique », au Brésil. Il rencontra donc les protagonistes de la confrontation entre catholiques et protestants, si bien que son ouvrage peut aussi être considéré comme une réponse à André Thevet qui rejetait la responsabilité de l’échec de la colonie en France Antarctique sur les protestants. Il fut mieux renseigné que Thevet au sujet des Tupinambas, peuple indigène dont il partagea le quotidien, lorsque prit fin la concorde entre catholiques et protestants et que ces derniers furent chassés de « l'île Coligny ». Mais, comme Thevet, Jean de Léry ne fit pas de son expérience un plaidoyer pour la liberté des peuples conquis. Cependant, celui qui devint un ministre du culte protestant s’engagea après ce voyage en faveur de la tolérance religieuse et du relativisme culturel. On put reconnaître l’influence de cette œuvre sur l’essai de Michel de Montaigne, Des Cannibales. Certes, malgré les similarités du sujet, les deux auteurs poursuivaient des buts différents, Montaigne présentant les indigènes d’une façon abstraite, quand Léry en parlait sur la base d'une expérience personnelle. Mais le lecteur attentif remarquera que leur confrontation réfléchie des civilisations amérindiennes et européennes sert aussi une cause pacifiste, chère à leurs coeurs en ces temps troublés des guerres de religion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Correction 4° Relisez l’extrait 2 et prenez en note la succession des idées. À partir de ces notes, résumez, en moins de 120 mots, ce texte de Bartolomé de Las Casas.

 

 

 

Les chrétiens ont assurément causé la mort, ce dernier demi-siècle, d’au moins quinze millions d’Indiens.

 

Comment cette extermination fut-elle possible ? Ces hypocrites leur ont imposé des guerres barbares, iniques, ont étouffé tout espoir de révolte en les réduisant à un infâme esclavage. La guerre, la servitude ; d’elles se réclame toute exaction.

 

Ils l’ont fait par appétit : les richesses, mères du pouvoir, ont nourri une ambition démesurée. D’autant plus que l’indigène, hospitalier, pacifique, leur a ouvert l’accès -j’en fus témoin-, à son monde luxuriant. Pour le remercier, le conquérant l’a écrasé, réduit à n’être rien.

 

Ces millions de trépas, chose connue, ont frappé un peuple inoffensif et généreux, ces coeurs purs qui imaginaient que leurs visiteurs étaient des dieux venus de là-haut. Ils pensaient cela avant la barbarie.

 

 

 

130 mots.

 

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Question

 

a) À quelles portions du texte 2 les quatre paragraphes correspondent-ils ?

 

§1 = lignes 1-6

 

§2 = lignes 7-22

 

§3 = lignes 23-36

 

§4 = lignes 37-46

 

 

 

b) Repérez deux expressions dépourvues de verbe conjugué qui ont permis de remplacer des propositions entières :

 

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