2 - Dire l'amour en poésie

 

 

Période 1 – Dire l'amour en poésie

 

 

 

Période 1 – Dire l'amour en poésie

 

 Thématique : Se chercher, se construire

 

Questionnement : Dire l’amour : découvrir des poèmes lyriques de différentes époques exprimant les variations du discours amoureux ; comprendre les nuances du sentiment amoureux et quelques-unes des raisons qui en font un thème majeur de l’expression littéraire et artistique ; s’interroger sur le rôle des images et des références dans le lyrisme amoureux.

 

On étudie : un ensemble de poèmes d’amour, de l’Antiquité à nos jours. On peut aussi étudier une tragédie du XVIIe siècle, une comédie du XVIIIe siècle ou un drame du XIXe siècle, ou encore des extraits de nouvelles, de romans et de films présentant l’analyse du sentiment amoureux.

 

Étude de la langue

Lecture

Expression écrite

Notion de figure de style, leur fonction dans la poésie du temps
: l'allégorie, la comparaison, la métaphore, la métonymie, le parallélisme et l'antithèse.

Grammaire : révision du mode indicatif (rappel des terminaisons du futur simple // passé simple et imparfait, construction et valeur). Les compléments circonstanciels (manuel pp. 260-261)

Lexique : étymologie du mot "allégorie" : les racines all- et agor- (activité lexicale : retrouver dans le dictionnaire à partir d'une racine, d'une définition, les mots d'une même famille étymologique). Recherche sur les dérivés français de "fuga" : fugacité, fugace, fuir, fugitif.

Le mot "fortune" et son double sens.

Le verbe "plaindre" et ses dérivés (L. Labé : "tristes pleins" ; "plains" // la "complainte").

Syntaxe : La phrase complexe enrichie à l'aide des subordonnées circonstancielles de temps. Outil présenté comme un des moyens grammaticaux d'exprimer le temps qui passe (aux côtés des temps verbaux).

Un outil : "l'arbre des phrases» (document présenté sur le site pour le moment ; l'arbre et ses branches représentent toutes les formes de phrases simples et complexes).

-Groupement de textes : Poèmes de L. Labé (Ô beaux yeux bruns, Je vis, je meurs), Ch. Baudelaire (À une passante), extraits de Le livre du duc des vrais amants de Ch. de Pizan,  Rutebeuf (La Complainte Rutebeuf).

 Fils directeurs thématiques :

"Comment ces poèmes présentent-ils le sentiment amoureux ?"

"Dans quelle mesure peut-on rattacher ces poèmes au lyrisme ?"

-Manuel papier et numérique : utilisation systématique du manuel dans les deux versions, afin de fixer le repérage et le travail en autonomie.

-Dictionnaire de langue : utilisé notamment lors des travaux de recherche étymologique et de la préparation des deux expressions écrites.

-Lecture collective de l'acte I du Mariage de Figaro.

-Prise de notes libre : les conseils méthodologiques du cours de français (séance 1)

-Transposition en langage courant d'un des 5 poèmes, en tenant compte des rimes et de leur disposition.

 

-Faire la synthèse : en fin de période, les élèves remplissent un tableau rassemblant les caractéristiques des poèmes étudiés et comparant leur manière de présenter l'amour. Ce tableau est ensuite transposé en deux paragraphes rédigés répondant à la question "Quels aspects de l'amour les poèmes lus en classe soulignent-ils ?".

 

Dans le prolongement de cette activité et après lecture du bilan thématique et de la définition du lyrisme, ils rédigent cinq phrases justifiants le caractère lyrique de ces cinq poèmes.

 

-Atelier d'écriture "Comment écrire des vers réguliers ?"

 

-Tâche finale d'écriture : expression de l'amour heureux (le "je" d'À une passante peut finalement rencontrer la femme récemment croisée).

 

Expression orale

Culture littéraire

Culture humaniste, HDA

-Récitation orale
d'un poème (Baudelaire, Louise Labé).

-Interrogations orales : sur le cours précédent (volontariat ou obligatoire)

 

 

 

-Histoire du français : la naissance de la langue français, du latin aux langues romanes, du roman au français du XVIe s. Recherche documentaire sur le lexique du dialecte normand-picard. Insistance sur le caractère instable du français naissant (à partir de l'opposition "pleins" / "plains", à l'intérieur d'un même poème).

-Notions de versification: étudiées de manière progressive : « e » muet (lors de la récitation) ; notions de rime, de leur disposition particulière dans le sonnet, de longueur de vers, de césure plus ou moins régulière (de Ronsard à Baudelaire), de diérèse,

-Le lyrisme : abordé, lors de la lecture du poème de Rutebeuf, par le biais d'un relevé lexical, l'analyse des types de phrases (exclamatives et interrogatives), le jeu des répétitions, et l'observation de certaines métaphores.

*Recherches documentaires de fin de période : recherches commencées en salle informatique, à terminer à la maison. Deux poètes dont ils faut retrouver l'identité à partir d'une illustration + un poète à traiter au choix.

-Analyse d'images allégoriques du XVe et du XVIe s. : la représentation allégorique du temps par les peintres

-Exemple de Titien : Les trois âges de l'homme, 1552).

-« La roue de la Fortune ». Enluminure du XVe siècle (p. 43 du manuel). Mise en relation avec le poème de Rutebeuf.

 

-Ecoute d'une adaptation du poème de Rutebeuf par Léo Ferré (Pauvre Rutebeuf). Repérage de la technique du collage de deux poèmes pour aboutir à un texte.

 

Écrire la "suite" de À une passante

Compétence du programme en jeu : "Pratiquer l’écriture d’invention".

> Connaissance des caractéristiques des genres littéraires pour composer des écrits créatifs, en intégrant éventuellement différents supports.

 

Voici quelques pièces poétiques composées par les élèves de 4e A. Il se sont inspirés du célèbre poème de Charles Baudelaire À une passante et ont imaginé une seconde rencontre plus propice à l'échange.

 

Source de l'image : theme-et-texte.eu


    Lorsque je remarquai cette beauté passante,
    Avec ses cheveux blonds, ondulant dans le vent,
    Et ses yeux de givre, d' un bleu des plus glaçants,
4    À cet instant je vis qu'elle était différente.

    Je craignais le rejet, mais je me suis trompé.
    Vers moi elle s' est tournée, vers moi elle a marché,
    Nous discutâmes longtemps, au milieu des gens,
8    Nous fixâmes rendez-vous tout en nous quittant.

    Tout ce temps à attendre pour que Deuil se lasse,
    Attendre un an et demi, que tout se passe,
11    Mais pour cette merveille je paierai ce prix.

    Je suis tout de même heureux, je la reverrai,
    Mais je me demandai, si je l' aimais ainsi.
14    Oui, car l'amour véritable ne meurt jamais.


                Arthur Vicogne


     Je croisai un homme qui   

      me scrutait avec ses  

3     yeux bleu ciel.

 

 

    Je me sentis gênée

5  et intimidée.

 

 

      Toute ma tristesse s'en

      alla, je ne pensai qu'à

8    lui.

 

   

        Je tombai soudainement

        amoureuse de cet homme  

        qui me regardait 

        toujours comme un

13    enfant.

 

         Je décidai d'aller le voir 

        et de m'asseoir auprès

16    de lui .

 

       Il me demanda et proposa

       Un "rencart" dans trois

19   jours au même endroit

 

       Un beau matin  nous

      nous rencontrâmes enfin

       pour partager notre

23 tendre baiser 

        

Marina Argentin

       

 


Je passais ; il était seize heures,
Dans mon œil, orage et tempête.            2
Malgré tout, un homme m'observait.

Il buvait, lentement, toujours                   4
Concentré sur moi. Je m'enfuis.           
Mais en courant, il alla vers moi ;              6

Me prenant la main, m'entraîna.               
Et me proposa un baiser.                         8
En lui accordant je l'embrassai.               

                            Natanaël Doucet

 

 

 


 1    Un an plus tard je l'ai revu sur ce banc,
     Il m'attendait impatiemment comme un enfant.
    Dans ce beau parc où viennent tous les amoureux ;
4    Il avait toujours ses beaux yeux amoureux.

    Je m'approche de lui et je le salue ;
    Il m'a dit qu'il m'aimait et moi je l'ai cru,
    Il me scruta et m'embrassa tendrement.
8    Ce fut une histoire qui dura cent ans.
   

                            Emma R.


 

1 Elle était là , tourmentée par le chagrin

 

Je l'observais comme si elle était ma proie !

 

Envoûté par sa beauté et son regard,

 

4 Pourrait-elle se confier à moi un moment ?

 

Si seulement je savais ce qui la tourmente,

 

Exalté par l'idée de lui parler.

 

Mais j'étais effrayé d'être rejeté.

 

8 Et puis elle vint s’asseoir tout près de moi.

 

Nous parlions depuis quelques heures...

 

Puis elle partit sans m'adresser un seul regard.

 

Mais sur le banc une phrase :

 

 

 

12 Dans un an, au même endroit, au même moment…

 

 

 

Manon G.

 

 

 


Cet homme assis sur ce banc me scrutait 

Je pensais continuer sans m'en soucier ;

Malgré le deuil, je me suis retournée

4 Sans penser à ce qui arriverait.

 

Si seulement j'y avais pensé avant,

J'aurais profité plus qu'un simple instant.

Mais bon, autant profiter maintenant, 

8 Pendant que j'en ai encore le temps !

 

Louise Mahé


1    Marchant dans la rue
      Pour trouver cette passante,
      J'étais tellement heureux
4    De pouvoir lui parler...
      Je me tournai, et que vis-je ?
   
      Cette jeune et belle femme
      Que j'admirais tendrement,
8    Cette passante était si belle !
      J'ai ressenti un coup de foudre
      Devant des yeux d'un bleu éclatant,

      Et des lèvres, rouges comme le feu !
12 Quand je l'ai vue, un amour subtil
      M'a parcouru l'esprit. Nous sommes allés
      Nous poser sur un banc de l'allée.

    Puis je l'ai embrassée : c'était plus fort que moi,
16Elle n'a pas refusé et à ma grande joie
    Nous sommes rentrés main dans la main.

Constance Chazal.


                 "Elle était là, tourmentée..."


1      Elle était là, tourmentée par le chagrin,
        Je l'observais comme si elle était ma proie.
        Envoûté par sa beauté et son regard ;
4      Pourrait-elle se confier à moi un moment ?
        Si seulement je savais ce qui la tourmente, 
        Exalté par l'idée de lui parler !
7      Mais j'étais effrayé d'être rejeté.
        Et puis elle vint s'asseoir tout près de moi,
        Nous parlions depuis quelque heures
10    Puis elle partit sans m'adresser un seul regard.
        Mais sur le banc une phrase :
             Dans un an, au même endroit,
13         au même moment...


 

Quand je la vis se retourner

Je fus rempli d'affolement.

Elle s'approche de moi délicatement,

Me regarde dans les yeux, apeurée.                         4

 

Assise sur le bout du banc,

Je l'interpelle et dis tout bas :

« Qu'est-ce que qui vous amène là ?

Pourquoi ces sombres vêtements ?… »                  8

 

Elle m'interrompit et répondit :

« Je le demande à vous aussi ? »

Et je n'ai rien à dire à cela.

 

Le dialogue s'est installé,                                                12

Je lui propose un bon dîner

Qu'elle accepte sans rechigner.

 

 


 

À lui

 

Ce soir, je cours, tremblante de froid et de peur,

Tel un petit animal sauvage, apeuré

Et craintif. Sera-t-il là ? Pour mon grand bonheur ?

Présomptueuse, je vais, d'un pas assuré.                                          4

 

 

 

Le voilà, m'attendant pour mon plus grand honneur,

Magnifique, si important et si discret,

C'est bien lui , cet inconnu, prince de mon coeur

Croisé un beau soir, nous allons nous retrouver ;                          8

 

 

Moi qui étais si seule , à présent entourée,

Oh bonheur, allégresse ! Doux moment vécus !

Soudain, je le vois se lever et m'embrasser,

 

 

 

 

Puis il s'en va, me laissant seule et perdue                                      12

Dans mon cœur si confus, où règne la tristesse

Il m'a laissée sans aucune délicatesse.

 

                                   Rose 

 


 

1  Avec beaucoup d'émotion

    Poussée par une force que j'appelle l'amour,

    Je fais un demi-tour ,

4  Mon coeur bat : palpitation à foison...

 

 

     Je rejoins son regard de velours

     Assis sur ce banc scintillant.

     Le sourire éclatant comme un diamant,

8  Le visage heureux, il me dit bonjour.

 

 

     J'étais hésitante mais me voilà joyeuse !

     Je lui réponds à mon tour, amoureuse.

     Je m'assois à côté de lui.

 

 

12 Il me raconte une belle histoire

       Et souhaite me revoir un soir,

       Au restaurant de la rue Mouffetard.

 

 


 

  1 Ô toi qui m'as fait comprendre que tu m'aimais.

 

    Ce moment me semble immortel comme un dieu.

 

    Un monde avec toi je vis, sans toi je mourrais.

 

    Toi qui m'as maintenant fait renaître mes feux.

 

 

 

 

 

  5 Ô toi qui m'as donné le bois éternel pour

 

     Mes feux, je te rendrai de même pour les tiens.

 

     Le sept mars ne m'est plus un ordinaire jour.

 

     Ô toi qui dorénavant es mon plus grand bien !

 

 

 

 

 

     Ô splendeur éblouissante, je suis perdu !

10 Entre onze oreillers et toi, tu es le plus tendre.

     Ô amour, pourquoi pars-tu ? Pourquoi fuis tu ?

 

 

 

 

 

     Ô toi qui m'as montré un quatre de la main,

 

     Je comprends qu'il y a rendez vous à quatre heures.

 

14 Sans retard je serai là, chérie je reviens !

 

NILS


 

Je marchais, me pressais, ce jour-là

 

 

 

1  Je marchais, me pressais, ce jour-là,

     Pour échapper à cette immense douleur.

     Je sentis un regard se poser sur moi,

4  Au début je passai sans me retourner.

     Je sentis ce regard persister,

     Je l'ai vu, mes yeux ne pouvaient plus le quitter.

      Ses yeux d'un vert perçant m’enivraient.

8  Ce me fut une évidence !

     Ce soir-là il m'invita : j'étais folle de joie.

 

 

Ambre 



Ô dieux des amoureux...

1    Ô dieux des amours, enlacez-moi.
    Que votre amour devienne majestueux !
    Aurai-je un coeur de fer par la suite ?
4    En ce bas monde dont l'enfer m'est affreux !

    Cet homme passait et me regardait.
    Je ne te vois plus, mon coeur muait...
    Tu restes pour moi une divinité !
8    Je t'ai revu, l'éclair m'a frappé !

    Mon âme crie, la douleur funèbre.
    Mon coeur de feu, braise imortelle.
    Cette prison de fer cédera-t-elle ?

12    Tu m'as dit oui... tu m'as libérée,
    À lui seul cet amour m'a transformée !
14    Contre la mélancolie de l'amour !

                                     Noah


 

Les 4 temps simples de l'indicatif

Le moment où on parle :

présent simple

Fait à venir :

futur simple

Fait passé de 1er plan :

passé simple

Fait passé en train de se dérouler : imparfait

 

Exemple du poème : fascine

 

Exemple du poème :

verrai

Exemple du poème :

passa

Exemple du poème :

hurlait

Conjugaison complète

Conjugaison complète

Conjugaison complète

Conjugaison complète

Je fascine

Je verrai

Je passai

Je hurlais

Tu fascines

tu verras

Tu passas

Tu hurlais

Il/elle/on fascine

Il/elle/on verra

Il/elle/on passa

Il/elle/on hurlait

Nous fascinons

Nous verrons

Nous passâmes

Nous hurlions

Vous fascinez

Vous verrez

Vous passâtes

Vous hurliez

Ils/elles fascinent

Ils/elles verront

Ils/elles passèrent

Ils/elles hurlaient

 

 

moudre

résoudre

vendre

peindre

prendre

craindre

je mouds

je résous

je vends

je peins

je prends

je crains

tu mouds

tu résous

tu vends

tu peins

tu prends

tu crains

il moud

elle résout

elle vend

elle peint

elle prend

elle craint

nous moulons

nous résolvons

nous vendons

nous peignons

nous prenons

nous craignons

vous moulez

vous résolvez

vous vendez

vous peignez

vous prenez

vous craignez

elles moulent

elles résolvent

elles vendent

elles peignent

elles prennent

elles craignent

 

 

Venir

Dire

Vouloir

Ouvrir

Mettre

Vaincre

Je viens

Je dis

Je veux

J'ouvre

Je mets

Je vaincs

Tu viens

Tu dis

Tu veux

Tu ouvres

Tu mets

Tu vaincs

Il vient

Il dit

Il veut

Il ouvre

Il met

Il vainc

Nous venons

Nous disons

Nous voulons

Nous ouvrons

Nous mettons

Nous vainquons

Vous venez

Vous dites

Vous voulez

Vous ouvrez

Vous mettez

Vous vainquez

Ils viennent

Ils disent

Ils veulent

Ils ouvrent

Ils mettent

Ils vainquent

 


Léo Ferré interprète la "Complainte Rutebeuf" (1956)


Le texte intégral de la Complainte Rutebeuf (en rouge les vers chantés par Léo Ferré) :

Ne covient pas je vos raconte                Ne convient pas que je vous raconte
Coument je me sui mis a hunte,              Comment je me suis mis à honte,
Quar bien aveiz oï le conte                     Car vous avez bien ouï le conte,
En queil meniere                                        En quelle manière

Je pris ma fame darreniere,                   Je pris ma femme dernière,
Qui bele ne gente nen iere.                     Qui n'était ni belle ni distinguée !
Lors nasqui painne                                    Alors naquit ma peine

Qui dura plus d’une semainne,                Qui dura plus d'une semaine,
Qu’el coumensa en lune plainne.            Car elle commença à la pleine lune.
Or entendeiz,                                             Alors écoutez,

Vos qui rime me demandeiz,                    Vous qui des rimes me demandez,
Coument je me sui amendeiz                   Comment j'ai su profiter
De fame panrre.                                         De femme prendre.

Je n’ai qu’engagier ne que vendre,        Je n'ai plus rien à mettre en gage, à vendre,
Que j’ai tant eü a entendre                      Tant j'ai eu de choses à penser,
Et tant a faire,                                             Et tant à faire,

Et tant d’anui et de contraire,                  Et tant d'ennuis et de problèmes,  

Car, qui le vos vauroit retraire,               Si bien que si je voulais vous le narrer,
Il durroit trop.                                              Ce serait trop long !

Diex m’a fait compaignon a Job :              Dieu a fait de moi un autre Job,
Il m’a tolu a un sol cop                                M'a arraché, d'un seul coup,
Quanque j’avoie.                                         Tout ce que j'avais.

De l’ueil destre, dont miex veoie,              De l'oeil droit, dont je vois le mieux,
Ne voi ge pas aleir la voie                         Je ne vois ni où va la route,
Ne moi conduire.                                          Ni où me conduire.

Ci at doleur dolante et dure,                     C'est une véritable torture,
Qu’endroit meidi m’est nuit oscure          Qu'en plein midi une nuit obscure
De celui eul.                                                   Voile cet oeil.

Or n’ai ge pas quanque je weil,                 Loin de voir tous mes voeux exaucés,
Ainz sui dolanz et si me dueil                    Je suis souffrant et me morfonds
Parfondement,                                             Si profondément,

C’or sui en grant afondement                   Que je suis au fond du trou,
Ce par ceulz n’ai relevement                     Si ne me relèvent pas ceux
Qui jusque ci                                                 Qui, jusqu'ici,

M’ont secorru, la lor merci.                        M'ont secouru, à eux merci.  
Moult ai le cuer triste et marri                  Je suis bien triste et contrarié
De cest mehaing,                                         De ce tourment,

Car je n’i voi pas mon gaaing.                   Car je n'y vois pas de profit.      
Or n’ai je pas quanque je aing:                 Ce que j'attends, je ne l'ai pas :
C’est mes damaiges.                                   C'est mon malheur !

Ne sai ce s’a fait mes outrages.                Je ne sais si c'est à cause de mes outrages.
Or devanrrai sobres et sages                  Je deviendrai sobre et raisonnable

Aprés le fait                                                  Désormais,

Et me garderai de forfait.                          Et me tiendrai à l'écart de toute faute.
Mais ce que vaut quant c’est ja fait?       Mais à quoi bon, quand c'est déjà fait ?
Tart sui meüz.                                               Je réagis trop tard.

A tart me sui aparceüz                               C'est tard que je me suis aperçu
Quant je sui en mes laz cheüz                   Alors que j'étais pris au piège
Ce premier an.                                              En cette première année.

Me gart cil Diex en mon droit san             Que Dieu me garde en mon bon sens,
Qui por nous ot poinne et ahan,                Lui qui pour nous connut peines et épreuves,
Et me gart l’arme !                                       Et garde mon âme !

Or a d’enfant geü ma fame;                      Ma femme vient d'avoir un enfant ;
Mes chevaux ot brizié la jambe                Mon cheval de se briser la patte
A une lice;                                                     A une barrière ;

Or wet de l’argent ma norrice,                 Me réclame de l'argent ma nourrice,
Qui m’en destraint et m’en pelice             Et elle m'étrangle, et elle me dépèce,
Por l’enfant paistre,                                     Pour que l'enfant mange,

Ou il revanrra braire en l’aitre.                 Sinon il reviendra au foyer brailler.
Cil sire Diex qui le fit naitre                        Que Seigneur Dieu qui le fit naître
Li doint chevance                                         Lui donne de quoi vivre

Et li envoit sa soutenance,                         Lui envoie sa subsistance,
Et me doint ancor alijance                         Qu'il me soutienne à l'avenir
Qu’aidier li puisse,                                       Pour que je puisse l'aider,

 

 

Et que miex son vivre li truisse,                Que je gagne mieux son pain,
Et que miex mon hosteil conduisse          Que je gère mieux ma maison
Que je ne fais.                                             Que je ne le fais.

Ce je m’esmai, je n’en puis mais,               Cela m'angoisse, je n'en peux plus,
Car je n’ai douzainne ne fais,                    Car je ne fais aucun tas
En ma maison,                                              En mon foyer,

De buche por ceste saison.                        De bûches, pour le moment.
Si esbahiz ne fu nunz hom                          Jamais homme ne fut aussi dérouté
Com je sui voir,                                            Que je le suis,

C’onques ne fui a mainz d’avoir.               Car jamais je n'ai eu aussi peu d'argent.
Mes hostes wet l’argent avoir                   Mon propriétaire veut le loyer
De son hosteil,                                              De sa maison,

Et j’en ai presque tout ostei,                     Je l'ai presque entièrement vidée,
Et si me sunt nu li costei                             Ainsi j'ai les flancs dénudés
Contre l’iver,                                                 Face à l'hiver,

Dont mout me sunt changié li ver             Mes vers ont de beaucoup différé
(Cist mot me sunt dur et diver)                 (Ces mots me sont durs et cruels)
Envers antan.                                               De l'an dernier.

Par poi n’afoul quant g’i enten.                 J'en deviens presque fou quand j'y pense.
Ne m’estuet pas tenneir en ten;                Nul besoin de me tanner en tan ;
Car le resvuoil                                              Car le réveil

Me tenne asseiz quant je m’esvuoil;         Me tanne assez quand je m'éveille ;
Si ne sai, se je dor ou voil                           Je ne sais, que je dorme, que je veille,
Ou se je pens,                                              Ou que je pense,

Queil part je panrrai mon despens           Où trouver de quoi payer,

De quoi passeir puisse cest tens:               De quoi passer cette mauvaise période :
Teil siecle ai gié.                                            Tel est mon destin.

Mei gage sunt tuit engaigié                         J'ai mis en gage tout ce que je pouvais
Et d’enchiez moi desmenagiei,                    J'ai tout déménagé de chez moi,
Car g’ai geü                                                    Car je suis resté couché

Trois mois, que nelui n’ai veü.                      Trois mois, sans voir personne.
Ma fame ra enfant eü,                                   Ma femme, ayant eu l'enfant,
C’un mois entier                                             Un mois entier

Me ra geü sor le chantier.                             Est restée à mes côtés.
Ge [me] gisoie endementier                         J'étais alité, pendant ce temps,
En l’autre lit,                                                     Dans l'autre lit,

Ou j’avoie pou de delit.                                 Où j'eus peu de distractions,
Onques mais moins ne m’abelit                   Jamais je n'eus moins de plaisir
Gesirs que lors,                                               A être couché qu'en ce temps-là,

Car j’en sui de mon avoir fors                     Car j'en ai perdu mes biens,
Et s’en sui mehaigniez dou cors                   Et en suis resté infirme
Jusqu’au fenir.                                                Pour le restant de mes jours.

Li mal ne seivent seul venir;                        Un malheur n'arrive jamais seul ;
Tout ce m’estoit a avenir,                            Tout cela devait m'arriver,
C’est avenu.                                                   C'est fait.

Que sunt mi ami devenu                            Que sont mes amis devenus
Que j’avoie si pres tenu                             Que j'avais de si près tenus
Et tant amei?                                                Et tant aimés ?

Je cuit qu’il sunt trop cleir semei ;            Je crois qu'ils furent trop clairsemés ;
Il ne furent pas bien femei,                        Ils n'eurent pas assez d'engrais,
Si sunt failli.                                                   Ils ont donc disparu.

Iteil ami m’ont mal bailli,                              Ces amis-là ne m'ont pas bien traité,
C’onques, tant com Diex m’assailli            Jamais, tant que Dieu m'accabla
E[n] maint costei,                                          De tous côtés,

N’en vi .I. soul en mon ostei.                       Je n'en vis un seul à mes côtés.
Je cui li vens les m’at ostei,                       Je crois, le vent me les a ôtés,

L’amours est morte:                                    L'amitié est morte.

Se sont ami que vens enporte,                  Ce sont des amis que le vent emporte,

Et il ventoit devant ma porte,                    Et il ventait devant ma porte,
Ces enporta,                                                 Il les emporta.

C’onques nuns ne m’en conforta             Ainsi jamais personne ne m'aida,
Ne du sien rien ne m’aporta.                     Ne me tira rien de sa bourse.
Ice m’aprent                                                 Cela m'apprend

Qui auques at, privei le prent;                  Que le peu qu'on a, un ami le prend ;
Et cil trop a tart ce repent                        Mais c'est trop tard qu'il se repent
Qui trop a mis                                              Celui qui a mis

De son avoir a faire amis,                         Trop d'argent à ses faire des amis,
Qu’il nes trueve entiers ne demis            Car, pas un de sincère, même à demi,
A lui secorre.                                                Pour l'aider.

Or lairai donc Fortune corre,                   Je cesserai donc de courir la Fortune,
Si atendrai a moi rescorre,                        M'appliquerai à retrouver mon bien,
Se jou puis faire.                                          Si j'y parviens.

Vers les bone gent m’estuet traire         Il faut me tourner vers les gens de bien
Qui sunt preudome et debonaire            Ceux qui, nobles et généreux,
Et m’on norri.                                               M'ont nourri.

Mi autre ami sunt tuit porri :                      Mes autres amis sont tous pourris :
Je les envoi a maitre Horri                        Je les envoie à la poubelle
Et cest li lais,                                                 Et les y laisse,


C’on en doit bien faire son lais                  Des gens pareils, on peut les oublier
Et teil gent laissier en relais                      Et laisser telle engeance dans un coin
Sens reclameir,                                            Sans rien demander,

Qu’il n’a en eux riens a ameir                    Car il n'y a rien à aimer en eux
Que l’en doie a amor clameir.                    Rien qui puisse se dire amitié.
[Or prie Celui                                                Je prie donc celui

Qui trois parties fist de lui,                         Qui se partagea en trois personnes,
Qui refuser ne set nului                              Qui ne sait refuser aucun
Qui le reclaime,                                             De ceux qui l'invoquent,

Qui l’aeure et seignor le claime,                Qui l'adorent et l'appellent seigneur,
Et qui cels tempte que il aime,                    Celui qui éprouve ceux qu'il aime,
Qu’il m’a tempté,                                           Et il m'a éprouvé,

Que il me doint bone santé,                        Qu'il me donne bonne santé,
Que je face sa volenté                                Que je fasse sa volonté
Mais cens desroi.                                          Mais sans faillir.


Monseigneur qui est fiz de roi                    A Monseigneur, qui est fils de roi,
Mon dit et ma complainte envoi,                J'envoie cette anecdote et ma complainte,

Qu’il m’est mestiers,                                     Car j'ai besoin de lui,

Qu’il m’a aidé mout volentiers:                   Car il m'a aidé de bonne grâce :
C’est li boens cuens de Poitiers                 C'est le bon comte de Poitiers
Et de Toulouze.                                              Et de Toulouse.

Il saurat bien que cil golouze                      Il saura bien ce que je désire,
Qui si faitement se dolouze.                       Celui qui souffre autant que moi.
Explicit.                                                            Fin (livre déployé).